Bonne Retraite Monsieur le Président

Abdoulaye Wade, le président de la République est un personnage bien singulier. Il y a tout juste une semaine, il faisait voter en Conseil des ministres un projet de loi de reforme constitutionnelle qui  postule que la légitimité populaire n’est pas obligatoire pour devenir président de République du Sénégal. Toute affaire cessante, et au terme d’une procédure qu’on ne peut même pas  nommer « d’urgence » tant elle est allée vite, le projet de loi est passé en Commission des lois de l’Assemblée nationale et était à l’ordre du jour de la plénière de ce matin du jeudi 23 juin 2011 pour adoption. En milieu d’après-midi, alors Dakar et de nombreuses villes de l’intérieur du pays sont en proie à des émeutes populaires, le ministre de la justice qui défendait le projet de loi annonce à la plénière qui reprenait ses travaux après une suspension, que le président Wade lui a demandé de le retirer….en réponses aux  appels des religieux.

Avant que la rue dakaroise ne s’embrase et que de nombreux édifices et voitures ne soient saccagés et brulés, l’archevêque de la capitale sénégalaise le cardinal Théodore Adrien Sarr , des dignitaires musulmans, des représentants des organisations de la société civile et l’essentiel des forces politiques de l’opposition et des franges du pouvoir avaient appelé à un retrait du texte de loi. Les uns soulignaient les conséquences anti démocratiques que peuvent entrainer l’adoption de ce projet de loi de réforme constitutionnelle tandis que les autres se situant dans une perspective de sauvegarde de la paix civile faisaient remarquer qu’on ne peut raisonnablement changer aussi radicalement les règles d’un scrutin prévu dans huit mois sans que les esprits ne s’échauffent.  Pendant toute la semaine tout ce beau monde a eu droit au mépris habituel qu’Abdoulaye Wade et ses soutiens réservent à toute revendication qui se fait en des termes courtois. Le Premier ministre Souleymane Ndéné Ndiaye de renvoyer les opposants à leur statut en martelant que le processus d’adoption de la loi est irréversible et que la majorité présidentielle est le seul juge de l’opportunité des initiatives parlementaires. Il y  a quelques mois le même personnage avait traité les opposants de pleutres et de c… molles qui refusent de manifester pour affirmer leurs revendications de peur de prendre des coups de matraques ou d’aller en prison.  Les quelques représentants de la majorité présidentielle qui ont voulu faire œuvre de pédagogie ont plutôt avancé des arguments spécieux comme « l’aboutissement d’un processus historique » ou « c’est la troisième voie ». Abdoulaye Wade lui-même ne sortira de sa tour d’ivoire que pour assener que les opposants sont des enfants qui préconisent le « régime parlementaire qui est source d’instabilité et d’irresponsabilité», là où lui préconise la création d’un poste de vice-président pour… « Partager le pouvoir »

Au début de cette  semaine des manifestations sans grande envergure ont été organisées par l’opposition. Elles  ont été réprimées très facilement par la police et  on a de nouveau  entendue la ritournelle sur cette « opposition républicaine » incapable de dire non à Wade et de mobiliser le peuple. C’est dans ce contexte que Barthélémy Dias le responsable des jeunes du Parti socialiste (opposition)  qui a fait un bref séjour au poste de police entre le lundi et le mardi   a fait une  sévère mise ne garde à Abdoulaye Wade. Devant  une nuée de micros et de caméras il a juré  « sur la tombe de Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia (les fondateurs du PS et premiers dirigeants du Sénégal indépendant) » que si Wade persiste dans son désir de faire adopter la loi sur la réforme constitutionnelle que le pays « sera à feu et à sang ». Il semble qu’il a été bien entendu puisque des milliers de sénégalais sont sortis-avec devant les principaux leaders de l’opposition- de chez eux pour dire non à la loi constitutionnelle d’Abdoulaye Wade.

L’écho des manifestations et la fougue des jeunes en tête des cortèges a perturbé autant au Palais présidentiel qu’au sein de l’hémicycle. Le projet de loi de Wade a fait l’objet de plusieurs amendements suggéré par le Palais  avant d’être définitivement  retiré en milieu d’après-midi et pendant tout le temps passé à s’interroger sur la suite des évènements on a entendu des mots comme « traitre », « pé.. », « fils de p… »  de fuser des bancs d’une assemblée acquise à plus de 95 % au camp présidentiel (l’opposition n’pas participé aux élections législatives de 2007).

La reculade de Wade par le retrait de son projet de loi ne vient que confirmer ce que l’on sait de lui depuis bien longtemps : son incapacité à n’envisager la vie de la nation autrement qu’en des rapports de forces faisant appel à la violence. Mais, plus grave la gestion de ce dernier épisode aura montré  aux derniers sceptiques que le président de la République n’est plus apte à l’exercice de sa fonction et que très souvent il est l’otage de l’une ou l’autre des  factions qui l’entoure. Dans cette affaire de révision constitutionnelle, il faut quand même dire que tout s’est fait dans la plus grande improvisation, comme si certains voulaient profiter de l’ascendant qu’ils avaient sur Wade pour faire aboutir rapidement leur projet. Que la rédaction de l’exposé des motifs de la loi de révision constitutionnelle aie été un exercice d’indigence intellectuelle qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Le chef est fatigué!!


Requiem pour la démocratie sénégalaise?

Le jeudi 16 juin 2011, le président Abdoulaye Wade a franchi une étape supplémentaire dans son exercice favori:  le démantèlement des acquis républicains et démocratiques du pays. Le Conseil des ministres de ce jour a adopté un projet de loi constitutionnel qui aura pour conséquence, s’il est entériné comme tel par la représentation nationale, d’ouvrir la voie à la possibilité de faire « élire » le président de la République et nouveauté- le vice-président –  par une minorité du corps électoral sénégalais.

Dans la tradition républicaine sénégalaise et ceci depuis la reforme constitutionnelle de 1963 et encore plus depuis celle de2001, le président de la République est la clef de voute des institutions et concentre en ses mains l’essentiel des pouvoirs. Notre tradition étatique centralisée pour ne pas dire jacobine offre peu de possibilités aux collectivités décentralisées d’exprimer une quelconque véritable autonomie.  Cette place privilégiée du président de la République trouve sa justification du point de des principes démocratiques dans le fait qu’il est le seul à être issu du suffrage universel direct avec une majorité qualifiée à l’échelle nationale. C’est l’onction du peuple à travers l’existence d’une majorité qualifiée que remet en cause le président Abdoulaye Wade dans sa toute dernière réforme constitutionnelle.

Le projet de loi de réforme constitutionnelle de Monsieur Abdoulaye Wade est une attaque au caractère républicain et démocratique de l’État sénégalais. C’est une tentative de  régression démocratique qui se fait à huit mois de l’échéance présidentielle et ceci sans une quelconque concertation avec les acteurs politiques et de la société civile. Il est du devoir des démocrates sénégalais de se dresser contre cette tentative de restauration d’un ordre ancien qui refuse au peuple le droit  de choisir ses dirigeants. Il va falloir par une mobilisation populaire montré au pouvoir que nos acquis démocratiques sont irréversibles.

Le toupet avec lequel  président Abdoulaye Wade nous sert sa réforme, doit nous renseigner sur au moins un point : le contexte international s’y prête. Il est donc inutile de compter sur une quelconque réprobation des « leaders mondiaux », le président Wade leur ayant apporté son soutien dans leurs entreprises de restauration de l’ordre néocolonial en Cote d’Ivoire et en Libye, il sera récompensé par  l’exercice dans lequel ils excellent : l’indignation sélective.

Comptons donc sur nos propres forces.


Vouloir la paix !!


Le regain de violence et d’insécurité noté depuis quelques mois en Casamance est le prétexte à certaines voix  de s’élever, de tonner et prendre des accents martiaux  pour demander que les coudées franches soient laissées à l’armée  pour qu’elle  « matte » la rébellion du MDFC. Ce discours n’est pas nouveau, de même que ses figures représentatives  n’incarnent pas une rupture dans l’approche de ce  conflit qui pourrit la vie à nos concitoyens de la région méridionale depuis vingt huit ans.  Ce discours à tenu lieu de doctrine dans le passé, notamment entre 1989 et 1991 et entre 1995 et 1998 pour des résultats plus que mitigés. Aujourd’hui, ces demandes ont d’autant plus de chance de prospérer que d’une part  le processus sensé ramené la paix par des discussions entre le MFDC et le gouvernement sénégalais est dans l’impasse et que d’autre part le pouvoir du président Wade fortement décrédibilisé peut  trouver en ce symbole de son échec, le moyen d’une mobilisation nationale en sa faveur. Il serait pourtant hasardeux et périlleux pour l’unité et la cohésion nationale de s’orienter dans cette voie.

La situation sécuritaire en Casamance participe, en partie tout au moins, de deux phénomènes distincts : l’affaiblissement du MFDC et le délitement de l’autorité de l’État encore plus marqué dans cette partie du pays. Le processus d’affaiblissement militaire du MFDC a commencé à la fin des années quatre-vingt dix avec la guerre civile de Guinée-Bissau, s’est poursuivie au cours des années 2000 et d’Atika on ne peut  plus dire qu’il s’agit d’une armée. Nous sommes face à un conglomérat de bandes armées, sans commandement unifié,  dont certaines écument la banlieue de  Ziguinchor et les principaux axes de communication de la région à la recherche de leur pitance et commettant des actes qui relèvent du droit commun.  Au plan politique, le MFDC n’administre aucun territoire et est   émietté entre différentes factions qui prétendent chacune avoir une influence sur les combattants. On en est à la situation paradoxale où seul le gouvernement sénégalais octroie la légitimité aux personnes qui se réclament du leadership du MFDC en consentant de les considérer comme ses interlocuteurs.  Il est loin le temps où des éléments d’Atika parcouraient la basse Casamance, imposant le type de musique que les jeunes devaient écouter ou danser, collectant un impôt  sobrement baptisé cotisations.

La faiblesse militaire et politique du MFDC combinée à un renoncement de certains secteurs de l’État à leurs missions, rendent la situation sécuritaire en Casamance des plus délétère. Au mois de décembre 2009, le Secrétaire général de l’Inspection départemental de l’enseignement élémentaire d’Oussouye, Emmanuel Diagne,  trouvait la mort devant sa famille, victime de bandes armées supposées appartenir  au MFDC. A ses funérailles, les  autorités centrales ont brillé par leur absence, laissant l’impression que dans cette Casamance livrée à elle même, les hauts fonctionnaires pouvaient se faire tuer sans que l’État ne s’en émeuve. Depuis une quinzaine d’année, inexorablement, l’État ne cesse de céder du terrain en Casamance. Dans de nombreuses zones le dispensaire, l’école ont disparu laissant place au mieux à un cantonnement militaire. On ne compte plus les familles casamançaises spoliées de leurs propriétés. Il y a trois ans à la suite d’une des trop nombreuses cérémonies saluant la « fin de la guerre » et la « paix »  retrouvée, un proche s’est rendu au verger familial interdit au copropriétaire qu’il est depuis une quinzaine d’années. Il porte aujourd’hui les séquelles  de son initiative : une balle logée dans la hanche, il  ne se déplace plus que  grâce à des béquilles. Dans de nombreuses parties de la Casamance, plus que partout dans le Sénégal, les fonctions minimales de l’État sont loin d’être assurées.

Quel pourrait être l’objectif d’une guerre menée par l’armée en Casamance ? S’il s’agit d’établir une situation sécuritaire comparable à celle qui prévaut dans le reste du pays, il est évident que nous allons vers de grandes désillusions car les moyens engagés ne seront jamais ni adaptés au contexte ni pour atteindre un tel but. Le déploiement de forces et moyens  militaires supplémentaires  sur un terrain largement contrôlé par l’armée ne peut aller sans la question de leur utilisation. Pour les populations, la frontière entre les sentiments de protection et ceux d’envahissements que confèrent une présence militaire massive peut-être mince.

De notre point de vue, la situation en Casamance n’a pas besoin d’escalade militaire pour trouver solution. Cela ne veut pas pour autant dire que l’État doit renoncer à sa mission de sécurisation des biens et des personnes. Les populations vivant en Casamance ont droit,  tout comme celles des autres régions du territoire sénégalais, à un environnement de paix et de sécurité propice à leur épanouissement. Il est du devoir de l’État de créer de telles conditions en Casamance comme dans le reste du Sénégal. La Casamance a besoin de plus et mieux  d’État pour mettre à plat les problèmes politiques dont l’indépendentisme est l’une des expressions. La politique s’entendant ici comme l’art qui permet aux hommes de vivre en sureté en les rendant à même de vivre en paix au sein des cités, et par là de se défendre en commun contre toute agression. Le plus et le mieux d’État que nous appelons de nos vœux  est tributaire du principe de réalité qui nous impose de faire preuve d’originalité et d’inventivité.  La construction de cet État doit prendre en compte  les spécificités locales et la longue tradition de refus de tout pouvoir centralisateur de certaines populations. L’enjeu est la négociation d’un « contrat  social » spécifique à la région dans le cadre d’une République du Sénégal laïque, démocratique et sociale.

Depuis plusieurs années la société sénégalaise fourmille d’initiatives visant à faire revenir la paix en Casamance par une solution négociée. Qu’il me soit permis de souligner celle des Assises nationales pilotée par Mansour Cama . Il y a vingt ans, feu le député Marcel Bassène et Mansour Cama établissaient le premier contact entre le maquis et les autorités sénégalaises. De leur initiative et grâce au soutien de feu les députés Laye Diop Diatta et Omar Lamine Badji mais aussi de militants du Parti socialiste au pouvoir à l’époque comme Maitre Kaoussou Kaba Bodian, s’est dégagé un consensus national qui a permis la signature du  premier accord de paix entre le MFDC et le gouvernement sénégalais. Le 31 mai dernier marquait le vingtième anniversaire de cet accord dit de Cacheu, lieu de sa signature en Guinée Bissau. La doctrine de cette initiative était que la construction d’un État démocratique étant une quête permanente et qu’en ce qui concerne le Sénégal : la jeunesse de ses institutions, commandait de sortir la rhétorique du refus de toute négociation qui postule que l’unité nationale ne se discute pas. Ce que feu Marcel Bassène, Mansour Cama et leurs amis avaient perçu, c’est que ce conflit est une manière de mettre à l’épreuve le modèle de ce que D.B.Cruise O’Brien appelle le contrat social sénégalais, qui a du mal à prendre corps en Casamance.    Il y a une somme d’expérience et une perception du conflit chez Monsieur Cama et d’autres citoyens sénégalais que le gouvernement et le président de la République seraient inspirés d’utiliser. Il nous faut donner une chance à la paix en Casamance en transcendant tous les clivages.